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Musée

des arts de la table

Assiette du service Rousseau, faïence fine de Montereau

Assiette du service Rousseau, faïence fine de Montereau

Domaine : céramique

Matériaux / Technique : faïence fine dure moulée, imprimée, rehauts de couleur au pinceau

Lieu de fabrication : Montereau (France)

Fabricant / designer : Félix Bracquemond (graveur, créateur du décor) ; Eugène Rousseau (éditeur) ; Lebeuf, Milliet et cie (fabricant)

Chronologie : 1866-1876

Marques : CREIL / L M & CIE / MONTEREAU / MODELE / E ROUSSEAU / A / PARIS

Dimensions : Diam. 25,3 cm

Statut: propriété du Conseil Général de Tarn-et-Garonne

 inv. AT.2010.68.1

Historique : don de M. Patrice Valfré, 2010

Crédit photo : (c) J.M. Garric ; (c) Musée des arts de la table/CG 82

Créé en 1866, le service Rousseau, du nom de son éditeur, est l'un des jalons essentiels de l'histoire des arts de la table. Son immense succès, puisqu'il fut vendu jusqu'à la veille de la seconde Guerre mondiale, tient à sa fantaisie, à la variété de ses motifs combinés de façon aléatoire, à leur expressivité, à leur relief, aux couleurs et à son caractère rustique, traditionnel dans la forme. Les pièces du service se caractérisent par un système ornemental asymétrique, composé d'un grand motif et de deux petits, formant un ensemble toujours différent car posé au choix des ouvriers (on le voit ici avec le petit poisson qui semble voler au-dessus de volailles géantes). Cette esthétique a pu paraître nouvelle en 1866, mais elle s'inscrivait en fait dans la descendance du XVIIIe siècle, en particulier dans la filiation de la faïence de Strasbourg dont la production dite "en baroc" correspondait à ce type de décor. De même les modèles de platerie utilisés pour ce service, l'un à bord ondulé et peigné bleu, l'autre à crête en léger relief, sont eux aussi de tradition XVIIIe. Nous avons donc affaire à un service extrêmement bien étudié par son éditeur, où la référence Louis XV sert de support et de caution à une expérience artistique.

Félix Bracquemond a en effet conçu une oeuvre d'avant-garde, en mêlant à ses propres gravures, datant des années 1850, des emprunts aux peintres japonais Hokusai et Hiroshige, au moment où le Japon commençait à s'ouvrir au monde. Il ne s'ensuit pas, malgré son succès contemporain du japonisme en Europe, que le service Rousseau, comme on l'a longtemps dit, soit l'une des premières manifestations de ce japonisme. Bracquemond n'aimait pas l'art japonais qu'il ne comprenait pas. Il a tout simplement prélevé des détails qui lui convenaient, en méconnaissant leur contenu symbolique et culturel, et les a combinés avec des extraits de ses gravures, dans le but de produire un effet violent et inouï.

Le pari était risqué, car cette esthétique étrange, ultra moderne en cette fin de Second Empire, ces motifs qui se moquent de la forme des assiettes et  qui défient les règles classiques de l'organisation spatiale autant que le goût bourgeois, auraient pu déboucher sur un échec commercial. Tout le monde, en ces temps de stricte convenance sociale, n'était peut-être pas prêt à étaler sur sa table l'audace formelle d'un artiste affranchi de l'académisme. Ce fut le contraire, parce que cet avant-gardisme a su passer par le canal de la référence assumée au passé sans nuire à sa propre force. Si les décors ont pu paraître surprenants, ils avaient quelque chose de familier qui facilita leur adoption par le public. La bonhommie, la clarté des coloris, la gaieté qui émane du service, lui permirent de prendre place aussi bien sur une table chic que dans un rendez-vous de chasse, en ville comme à la campagne.