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Musée

des arts de la table

"L'Après-Dinée", lithographie de Joseph Desjardins d'après Claudius Jacquand (1840)

"L'Après-Dinée", lithographie de Joseph Desjardins d'après Claudius Jacquand (1840)

Domaine : arts graphiques ; gravure ; lithographie

Auteur : Desjardins, Louis Joseph Isnard (Paris, 1814-1894), d'après Jacquand, Claudius (Lyon, 1803 - Paris, 1878)

Inscriptions : dans le dessin, en bas à gauche : Claudius Jacquand / 1840 ; sous le dessin, au centre : L'Après-Dinée ; à droite : J. Desjardins del et sc.

Dimensions estimées : 30 x 25 cm

Statut : propriété du Conseil départemental de Tarn-et-Garonne

Inv. 2017.38.1

Historique : don de M. D. Bertrand, 2017

Crédit photo : J.M. Garric ; musée des Arts de la table/CD 82

 

Dans une salle à manger petite mais cossue et dont la porte est doublée par un battant matelassé qui isole la pièce et en retient la chaleur, deux prêtres viennent de terminer un bon dîner. Sur la table, à gauche, on distingue des fruits, un pot de confiture en verre ou en faïence et trois bouteilles de vin. Au fond, sur les étagères du buffet, une pile d'assiettes, une volaille rôtie et des conserves en bocaux indiquent suffisamment combien le maître de maison doit être gourmet, sinon gourmand. Les deux hommes sont à présent assis sur de confortables bergères enveloppantes, face à la cheminée dans laquelle on devine le crépitement d'un bon feu. Le plus âgé, sans doute l'hôte, est repu au point d'avoir dégrafé sa soutane au niveau de l'estomac. Son visage rond et poupin est tourné vers sa bonne, d'âge canonique à l'évidence, qui lui propose les liqueurs, invitation à laquelle il répond en tendant sa tasse de café, sans doute afin qu'elle y verse de l'alcool, plutôt que dans les verres minuscules du porte-liqueurs. Au centre, un curé plus jeune, l'invité, s'apprête à boire son café mais comme celui-ci est très chaud, il le verse dans la soucoupe et en profite pour souffler dessus.

Au-delà du caractère amusant et caustique de la scène, c'est le geste du jeune prêtre qui en fait tout l'intérêt documentaire. Il démontre qu'en plein XIXe siècle, l'habitude de verser le café dans la soucoupe afin de le refroidir un peu, puis de l'y boire directement, est encore en vigueur en province alors que les élites sociales parisiennes l'ont proscrite dès la fin du XVIIIe siècle. Pourtant, admise et dénuée de toute suspicion d'impolitesse, cette façon de procéder avait eu cours parmi l'aristocratie depuis l'apparition du café mais aussi pour le thé et le chocolat, comme le montrent certaines oeuvres telles que Le Thé à l'anglaise par Barthélémy Ollivier (1764), La famille du duc de Penthièvre par Jean-Baptiste Charpentier (1768), ou encore A lady drinking coffee par Léonard Marin (vers 1774). C'est aussi pour cette raison que les soucoupes des tasses à café du XVIIIe siècle et du début du XIXe sont larges, profondes et bien souvent bordées d'une aile inclinée. A Meissen en Saxe, au début du XVIIIe siècle, certaines des premières tasses de porcelaine spécifiquement crées pour le café sont dotées d'un bec verseur et les soucoupes de deux petites anses...

Cette vieille habitude d'y verser et d'y boire le café s'est vue ravalée au rang de comportement inadmissible par les hautes strates sociales et urbaines françaises dans les années 1780, dans un souci stratégique de démarcation lorque le café est devenu une boisson commune parmi la bourgeoisie mais aussi au sein de la population ouvrière parisienne qui, en journée, buvait dans la rue des écuelles de mauvais café au lait avec du pain trempé. L'usage de la soucoupe évoquait trop, désormais, cette façon de faire considérée comme vulgaire.

Ce n'est toutefois qu'avec le temps et l'arrêt de la fabrication de soucoupes profondes par les industriels que l'usage s'interrompit définitivement dans la seconde moitié du XIXe siècle.