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Musée

des arts de la table

Compotier en porcelaine tendre de Chantilly

Compotier en porcelaine tendre de Chantilly

Domaine : céramique

Matériau : porcelaine tendre

Lieu de fabrication : manufacture de Chantilly

Provenance : Louis-Henri de Bourbon, prince de Condé, dit « Monsieur le Duc » ( Versailles 1692-Chantilly 1740)

Chronologie : entre 1730 et 1740

Marque : cor de chasse et marque de peintre (lettre B), à l'or au revers 

Dimensions : diam. 20 cm ; Ht 4,4 cm

Statut : propriété du Conseil départemental de Tarn-et-Garonne

Inv. 2020.29.1

Historique : acquisition, 2020.

Crédit photo : J.M. Garric ; © Musée des arts de la table/CD 82

Ce compotier fit partie d'un service vraisemblablement destiné au dessert, fabriqué pour le fondateur de la manufacture de Chantilly, le prince Louis IV Henri de Bourbon-Condé (1692-1740).

Si la forme de l'objet est tout à fait française, le décor, excepté les dents de loup dorées en bordure, reprend un motif typiquement chinois et non japonais comme on le croit souvent. Il s'agit en effet de l'association du dragon et de l'oiseau fenghuang qu'on désigne en Europe sous le nom erroné de « phénix ». Deuxième des quatre animaux mythologiques et roi de toutes les volatiles, cet oiseau immortel possède cinq plumes correspondant chacune à une vertu. Il symbolise la paix, la félicité, la féminité et représente la direction du sud, l'été, la chaleur, le feu. Sa couleur est le rouge.

La représentation de deux fenghuang tournoyant, comme ici, n'est nullement celle d'un combat de coq mais bien une image d'harmonie suprême. C'est aussi une allégorie de prospérité, de bon gouvernement, et l'illustration de l'unification de la Chine dont la dynastie mandchoue des Qing (1644-1911) a fait un large usage politique. Lorsqu'il est représenté isolément, le fenghuang appartient à la sphère masculine du yang mais avec le dragon il devient femelle et bascule vers le yin. L'association de l'oiseau avec le dragon céleste (long), le plus puissant de tous les dragons, possède donc un double sens : empereur/impératrice et masculin/féminin, c’est-à-dire l'harmonie conjugale parfaite. Sur les bords relevés du compotier, entre les deux dragons, figure aussi la sapèque enrubannée, l'un des huit talismans précieux, garant de richesse et de réussite sociale.

Bien entendu, les peintres de Chantilly n'avaient aucune idée des significations profondes et entremêlées de cette iconographie chinoise fort complexe. Le commanditaire princier ne voyait que l'exotisme du motif d'extrême-orient mais aussi son caractère de nouveauté. En effet, la manufacture a copié, non sans une certaine maladresse de la part du peintre dans les détails anatomiques des animaux fabuleux qui lui étaient étrangers, un décor créé à la manufacture de Meissen en Saxe vers 1730 à la demande d'un marchand français, Lemaire, qui vendit à Paris les objets ainsi décorés en les faisant passer pour des pièces importées du Japon, justifiant ainsi un prix élevé. La supercherie fut découverte en 1731 et la production confisquée par le roi de Saxe, Auguste II le Fort. En 1734, le roi Auguste III a finalement choisi ce motif pour l'exécution d'un grand service livré l'année suivante à la cour de Dresde. Ce sont peut-être des pièces vendues à Paris par Lemaire au début de la décennie qui ont servi de modèle à Chantilly.

Connu sous le nom de « dragon rouge », ce décor devenu célèbre très vite fut largement exploité par Meissen jusqu'au XXe siècle inclus. Il reprend donc un motif traditionnel chinois, copié sur des pièces importées et exécuté dans une bichromie rouge et or qui est tout simplement, par la suppression du bleu, une simplification (certains spécialistes disent "un abâtardissement") des fameux Imari chinois. Cette simplification technique développée en Chine dans les années 1720 s'est répandue en Occident avec les exportations de porcelaines autour de 1730, d'où l'idée conçue par le marchand Lemaire qui voulut profiter, de façon quelque peu malhonnête, de la vogue du rouge et or (appelé "sang et lait" par les Anglo-saxons).

Si le « dragon rouge » a marqué l'histoire de la production de Chantilly et demeure un exemple raffiné du goût européen pour les motifs chinois autant que japonais, le service du prince de Condé est demeuré un unicum en France. En Allemagne, en revanche, ce motif est un des plus célèbres de l'histoire des arts de la table.